Friday, January 14, 2005

LETTRES A UN JEUNE RAPPEUR

Cher ami en couleur,
Je m'insurge contre la manière avec laquelle
tu agresses sans cesse les non-noirs.
Tu ne dois pas profiter
Des propriétés de ta couleur
Pour agresser ceux n'en ont pas.
Ta couleur est tout simplement
Trop foncée pour susciter l'indifférence.
Mets-toi à la place des victimes.
Imagine un pauvre non-noir
Issue de la majorité invisible
En face de toi.
Même s'il prétends
être indifférent à ta couleur,
Il la voit et n'y peut rien.
Au niveau purement physiologique,
Le signal électrique qui lui arrive au cerveau est au moins
de 7db
Alors que celui d'un semblable
Ne dépasse pas les 3db
Quand bien même ce serait Madonna.
4 db de différence, c'est trop.
Tu es trop puissant,
Il faudrait revenir à des normes.
Comprends que la réaction du pauvre
Soit pleine de compassion
Soit pleine de mépris
Selon que tu lui rappelles
Tout ce qui va avec le noir
Sur le plan métaphorique.







Cher ami,
Tu es trop visible pour ne pas être
Un noir-objet.
C'est ton électrochoc
Qui fait souvent sourire les non-noirs,
Eddie Murphy, Whoopi Goldberg, Will Smith,
Bill Cosby, Chris Tucker,
Ce sont ces 4db de différence!
Ce n'est pas parce que les non-noirs
Ne disent rien que tu es innocent.
C'était quand même 7 db dans le cerveau!






Cher ami,
Tu dois comprendre que la chose
Qui nous lie vraiment à nous tous les noirs,
C'est notre visibilité.
Ou plutôt notre invisibilité.
Parce qu'une fois en présence des non-noirs,
Nous n'aspirons qu'à une chose,
C'est de disparaître.
Imaginez les contorsions avec 4db de plus dans la tête!
C'est pourquoi cher ami,
Tu es un agresseur.
Nous sommes tous des agresseurs potentiels.
Je suis choqué que tu ne ressentes
Aucune culpabilité d'infliger
Un tel sort aux non-noirs
Qui ne demandent qu'une chose,
C'est de vivre tranquillement.
Sache que tu es un criminel en liberté.
Protégé par les différentes chartes
des droits de l'homme,
de la république
et que sais-je?
C'est pour cela cher ami
que je défendrai toutes les valeurs
qui font que toi et moi
et bien d'autres,
nous sommes des hommes libres
malgré notre iconographie.
Il faut savoir être reconnaissants cher ami.
Reconnaissons aux non-blancs
Cette valeur de tolérance.
Mais la tolérance veut dire que
Ils n'acceptent pas mais ils tolèrent.
Pour combien de temps encore?
Cher ami,
Face à une telle situation,
Je te propose de créer
Un gang
Car il faut avoir une structure qui assume
le crime dont nous sommes
ou risquons tous d'être coupables.

Cher ami, je t'en supplie,
ce gang ne doit aucunement
commettre de nouveaux crimes
mais plutôt de les prévenir.
La structure doit donc être irréprochable.
Sa comptabilité transparente,
les comptes clairs,
les statuts translucides.
Pas de détournements,
Pas de fausses factures,
Faut pas qu'on nous accuse
une fois de plus
en plus de nos 7db.
Notre gang devra donc respecter
un certain code de conduite.
Une espèce de pacte de non-agression
auquel il faudrait s'y tenir.















Cher ami,
Quand vous entendez un non-noir dire:
Et en plus il est susceptible!
En plus de quoi,
A ton avis cher ami?
Si cette agression s'arrêtait au moins
à ce don,
je veux dire
malédiction
de la nature,
nous aurions pu bénéficier
de la présomption d'innocence.
Mais là où nous sommes coupables,
c'est qu'il y a préméditation.
Quand tu te permets
de porter des casquettes à l'envers,
des pantalons trop grands,
quand tu parles forts,
quand tu écoutes la musique à fond,
quand tu fais des contorsions
en dansant avec ton corps noir,
je n'ose pas parler de ce que vous appelez Rap.
Comment avec tout ça vous voulez
me convaincre qu'il n'y a pas
une réelle volonté de nuire.
Pensez aux peines que vous méritez.










Cher ami,
Attends-toi à la riposte.
Ils vont se venger les non-noirs
Tu sais comment?
Ils vont récupérer
tout ce que tu fais
et vont le faire faire
à des non-noirs comme eux,
ça ferra déjà 4db en moins,
c'est déjà ça.
Puis, ils vont nettoyer leurs écrans
de toutes nos images.
Ils nous rendront invisibles.
Nous aurons un déficit iconographique.
Et ce déficit te pèsera.
Ils se moqueront de ceux qui te ressemblent,
ils nous tourneront en ridicules.
Leur vengeance sera féroce, cher ami.
Tu aura honte de ne pas être non-noir.
Ce ne sera que
légitime défense.


















Cher ami,
Au commencement,
Il y a toujours une histoire.
Quand je retourne dans mon village,
Je m'arrête dans chaque maison
Sur le chemin unique qui traverse tout le village.
Le rituel est toujours le même.
Je descends de la voiture,
Je salue
Dans un geste qui consiste d'abord à se donner la poitrine
D'où part le souffle,
Donc la vie.
Ensuite, on fait un petit exercice de force
Pour sentir la solidité des os
La structure
La base de l'autre
Question de sentir si l'autre est
Là ou las
Puis les bras glissent
Le long des bras de l'autre
en s'arrêtant à chaque fois par saccade
Comme pour prendre la tension
Le cœur
Puis terminer avec les mains
Qui se tiennent les unes dans les autres
La générosité
On donne avec les mains
On prend avec les mains.










Cher ami,
Ce voyage physique
Sur le corps de l'autre est suivi par une histoire.
Une histoire qui transcende le temps
Une histoire quotidienne quand même.
Une vieille ne tarde pas à me rappeler
Que je suis Tsinga.
Que les Tsinga sont un peuple extraordinaire.
Qu'ils entreprendront toujours des grandes choses.
Que ce fût le cas de tous mes ancêtres
Qu'elle se met à me citer.
C'est un tel qui a fait ceci,
C'est un tel autre qui a fait cela,
Elle termine par mon père
Il a été une autorité dans le pays
Il n'a pas oublié les siens
Il leur a amené
l'eau,
l'électricité,
la route,
Il s'est occupé de tous les problèmes des siens,
Depuis les deuils,
Jusqu'aux mariages,
En passant par les prisonniers.












Cher ami,
La vieille poursuit l'histoire
Elle me rappelle dans quelles circonstances
Elle a entendu parler de moi la dernière fois.
Par la radio.
Elle évoque les tracas qu'elle a avec son poste radio,
les piles,
les enfants,
Ils la laissent allumer
Ils changent de fréquences
Elle a du mal à capter capter sa station préférée:
radio centre
Elle rate son émission préférée:
bebela ibouk
De Martine Okala animatrice de langue Ewondo.
Tout d'un coup elle se fâche
Comment se fait-il que
Ce n'est plus que par la radio
Que j'entends parler de toi, mon fils.
Elle s'arrête
Elle laisse couler des larmes.
Elle poursuit
Je suis contente,
Les larmes coulent toujours.
Je suis contente.
Allez-y faites des grandes choses
Comme vos ancêtres,
Faites honneur aux vôtres,
Tracez la voie,
Ne soyez pas à un endroit
Sans qu'on sache
Qu'un Tsinga est passé par là.
Mais…
N'oubliez pas.
N'oubliez jamais
Que vous êtes d'ici.
Que personne ne vous trompe.
Ne vous fiez pas à notre misère,
Les choses de la terre appartiennent à la terre,
Nous partirons tous
Nous allons laisser toutes ces richesses
Qui de toutes les façons appartiennent la terre.















Cher ami,
Ça faisait des années
Que personne ne m'avait plus parlé comme ça.
Me voilà
Je suis bouleversé,
Ce n'est pas tant l'histoire
Que sa manière
De m'intégrer dans son récit
Epique
Y incluant
Ma vie actuelle,
le cosmos,
les morts,
les vivants,
la technologie,
l' Afrique
Que je n'ai pas connu,
Une voix millenaire...
Cher ami,
Je suis touché,
je me sens bizarre.
Elle poursuit
Nous sommes là,
Comme tu nous vois,
Quand je vois le jour,
Je remercie Dieu,
Quand j'ai quelque chose à manger,
Je remercie Dieu,
Nous on ne compte plus
On a fait ce qu'on avait à faire,
C'est maintenant à vous de jouer,
C'est ce je n'arrête pas de dire à ta sœur
Elle est partie en mariage chez les Bamiléké,
Elle est revenue avec trois enfants.
Elle a des problèmes avec son mari
Elle en a eu marre.
Mon fils,
Le mariage
Est-ce que ça a déjà été une chose facile?
Maintenant qu'il y a tous ces enfants
Qu'est-ce qu'on va faire?
L'école,
Les médicaments,
La nourriture,
Je ne parle pas alors des vêtements.
Moi,
Je suis foutue,
Où est la force,
Où est l'homme.
On est là comme ça.







Cher ami,
A ce moment,
Je ne peux m'empêcher
Je lâche quelques larmes.
Cette vieille vient de remettre en cause
Tout le sens de ma vie.
Qui suis-je ?
Que fais-je ici ?
Là ?
Sur terre ?
Je sors
Pour prendre un peu d'air
J'en profite
Pour sortir un paquet de la voiture,
Le plus souvent de la nourriture
Je le remets à la vieille
Elle se confond en remerciement,
Elle commençe spontanément une chanson
Elle l'entrecoupe de blagues
De rires.
Je ris
Elle m'entraîne dans la danse qu'elle entreprend,
Je me sens d'abord très coincé
Puis je me libère
Je fais un pas
Je surprends tout le monde
Je leur rappelle ainsi que je suis toujours des leurs.
On me félicite de n'avoir pas oublié
D'où je venais.
Je sens que c'est le moment
Il faut partir.
La vieille me donne des bénédictions
Je pars
J'entre dans une autre maison
Pour y vivre une autre histoire.


Cher ami,
Je vais t'épargner
Toutes ces maisons
Toutes ces histoires
Tous ces personnages
Toutes ces émotions

Cher ami,
Une fois parti du village,
Ces histoires ne me quittent plus.
Elles me hantent.
J'allume la télévision
Comme pour nettoyer la tête
Tu dira me salir la tête
Je ne vois rien
Je n'entends rien
Je me demande si ce n'est pas de la sorcellerie
Qu'est-ce qu'elle m'a fait cette vieille?
Je perds mes forces.
Je me sens inapte.

Cher ami,
N'eût été ton mail,
Je n'aurais pas fait le rapprochement
Entre mon métier
Et ma rencontre avec cette vieille.
Je t'en remerçie.
Mon métier comme tu l'as si bien dit
C'est de raconter des histoires.
Mais cette vieille,
Elle ne m'a pas que raconté une histoire,
Elle m'a projeté
dans le cosmos
dans ma tête,
dans le passé,
dans un univers
Unique.


Cher ami,
Je me suis endormi après lecture de ton mail
En rêvant un jour
De pouvoir faire vivre aux autres
Ce que j'ai vécu.

Maintenant,
Je me demande comment le faire
Avec des images et des sons.
Je trouve qu'il manque quelque chose.
Les images et les sons ne suffisent pas.

Je me rappelle de ce spot publicitaire
Qui m'a poussé
A acheter un ordinateur
Macintosh.
C'était une histoire
Une histoire qui m'a poussé à l'action.

C'est ça mon problème cher ami,
Je me demande comment faire des films
Capable de faire la même chose.

Je m'endors plusieurs nuits sans trouver de réponse.
Et comme cela arrive très souvent dans des cas pareil,
Je m'endors ce soir
Et je mets à rêver.
Me voilà poursuivi par un type.
Un bonhomme dénommé Aristote.
Dieu seul sait que je ne l'ai jamais rencontré.
En plus il veut me poignarder.
Il veut me poignarder avec une arme.
Dans tout ça, je ne lui ai rien fait.
Et son arme s'appelle Internet.
Depuis quand Internet est une arme?
Mais bon, c'est un rêve mais je ne le sais pas.
Jusqu'à ce que je me réveille
En sursaut
Mon cœur bat
J'ai peur
De quoi?
D'Internet.
Je me dis quand même que
C'est une bonne chose
Que j'ai échappé à Aristote
Et à Internet
A ma place Cher ami,
Tu aurais fait pensé la même chose.
C'est à ce moment que je décide de chercher le lien
Entre Internet et Aristote.

Cher ami,
J'ai trouvé le lien que je cherchais
Entre Internet et Aristote.
Je suis frustré par le cinéma.
Je le fais désespoir.
C'est comme
Quand une personne m'énerve
Et que je cherche les mots
Qui vont lui faire le plus mal
Pour le décrire
La Poesis* est mon dernier recours
Devant une situation Politis*.
Et Aristote a écrit ces deux livres:
Poétique et Politique.
Tu me demandes cher ami,
C'est quoi mon problème?

Mon problème cher ami,
C'est qu'il sépare les deux.
Je reviens à mon exemple.
Tu m'énerves.
Dans mon énervement,
Mon souhait est que
Le portrait que je fais de vous
Soit injurieux
Et la métaphore
C'est le meilleure style d'injures.
On est toujours dans la Poésis.
Votre réaction,
Elle n'est pas dans la Poésis
Si vous décider d'en venir aux mains
On est plus dans la métaphore.
Et c'est là que mon but est atteint.
Faire un cinéma qui sort du cinéma.
Qui vous atteint





De Poétics et Policis
Aristote aurait dû n'en faire qu'un livre.
L'un est action
L'autre est réaction
La bagarre
C'est la Rhétorique
C'est l'Interactivité
C'est Internet.













Cher Ami,
Je suis flatté que tu me compares à Freud.
Même si je crois plus intelligent.
Surtout je ne crois pas que je sois malade.
Si les insultes
Doivent devenir des œuvres artistiques,
Que veut le peuple
C'est le même Aristote lui-même
Qui définit
Toute œuvre artistique
Comme imitation
De la réalité sensible
Dont elle se saisit la forme.
Pour te simplifier la pensée d'Aristote,
Si tu veux créer des grandes oeuvres,
Cherche toutes les choses qui t'énervent.
Commence à les dénigrer
réduits les à néant,
méprise les
mais...
Mais...
Avec
des mots,
des images,
des sons,
des gestes,
des métaphores.
Là,
Et là seulement,
Tu seras un grand artiste.








Cher ami,
Avec la vieille de mon village,
C'est l'ABC qu'on apprend à l'école de cinéma
Qui est totalement transfiguré.
Car elle voudrait qu'à chaque fois
On réinvente la grammaire.
Qu'à chaque fois
Qu'on commence une histoire par
Il était une fois
Qu'il soit possible de dire
Demain
Il sera une fois.
Une vieille qui demande de toujours
Réinventer son discours
Pour prolonger le rêve.





Cher ami,
Tu me demandes de prolonger le rêve,
D'imaginer une rencontre
Entre Aristote et la vielle de mon village?
Ah! Ah!
Tu me fais rire.
C'est une rencontre impossible.

Sa métaphore
Elle la vit
La vieille de mon village
Elle me la contamine.
Je la vis.
Aristote lui découpe la vieille en deux morceaux.
La vielle n'aurait pas d'autre choix
Que celui de réduire ses deux livres en un seul.
Elle ne sépare pas
Poésis et Politique.

Par contre cher ami,
Un personnage qui incarne la démarche de la vieille
C'est Pouchkine.
Doestoiveski fait un éloge de Pouchkine
Il dit que c'est la prophétie,
L'oracle qui va montrer le chemin
Au peuple Russe à naître à la fois
Comme nation
Et
Comme langue.
Pourquoi Pouchkine
Comme la vieille de mon village
Est-il à la fois un poète et un politique ?
Parce qu'on parle difficilement pour ne rien dire.
Encore moins pour ne rien faire.
Quand on parle pour dire,
On parle pour agir.
Henri Laborit nous dit
Que le système nerveux
A pour fonction fondamentale
De nous permettre d'agir.
A cote des sensations,
Il y a donc l'action.
Il résume le rôle de l'homme
Sur la planète
Comme étant essentiellement
Politique.

Même si la vieille de mon village
Aurait eu des rapports
Conflictuels avec Pouchkine,
Ils auraient eu beaucoup en commun.
Car raconter la même la histoire
Ce n'est pas un problème,
Ce qui pose problème,
c'est plutôt de la raconter
De la même manière …
Par paresse.
Et là, la vieille nous envoie tous
Parler avec la grammaire,
Lui casser la gueule
Parce que tout cet espace nous appartient
Va, vole, et me venge!















Cher ami,
Le rapport que la vieille entretien avec la technologie m'intéresse tout autant.
Quand la vielle de mon village se plaint de ne plus avoir de mes nouvelles que par le poste de radio,
Elle se plaint en fait de l'imperfection de la technologie
Dans sa capacité à communiquer
De la façon dont elle l'entend;
C'est à dire
De manière interactive.
Elle pleure le sort de l'Homme
Dans la mutation que lui oblige la technologie.
Elle est assez jeune pour le coup des petits hommes a l'intérieur du poste radio .


Cher ami,
Sa rencontre avec la télévision est encore plus intéressante.
La vieille de mon village
Va rendre visite à sa fille
En mariage en pays Bamileke.
Elle prend un premier taxi de brousse
Il l'emmène du village jusqu'à Yaoundé,
Puis un deuxième
De Yaounde à Bafoussam.
A Yaounde,
Elle passe la nuit
Chez ma mère
Avant de poursuivre son voyage
Le lendemain.
Le soir,
Elle se joint à la famille pour regarder
La série télévisée
Dynastie
Elle passe tous les soirs
A 19 heures.
Sans chercher à trop comprendre,
Elle remarque les personnages,
Blake Carrington ne quittera plus son esprit.
Le lendemain
Elle poursuit son voyage
Elle arrive juste à temps à Bafoussam
Elle retrouve chez sa fille le poste de télévision allumé
Qui elle voit,
Encore le même Blake Carrington.
Elle s'écrie :
Qu'est-ce qu'il marche vite cet homme !
Je l'ai laisse hier soir à Yaoundé
Et le voilà déjà ici à Bafoussam.
Pourtant j'ai pris le premier bus.
Et aucune voiture ne nous a doublé
Tellement le chauffeur allait vite.



















Cher ami,
Le cinéma a lui posé un tout autre problème.
Bien que plus ancien.
Ce que la vieille de mon village
N'a jamais pu comprendre avec le cinéma,
C'est le fait que
Quelqu'un qui est mort dans un film
Soit encore vivant dans un autre film.
Et elle a raison.
Le cinéma doit être capable de fournir
Des réponses définitives
En rapport avec la réalité
Que nous vivons.
Maintenant,
Si la vieille de mon village essaye de comprendre
Les technologies de la communication,
C'est parce qu'elles modifient
Pas seulement sa perception du monde
mais aussi
ses valeurs,
ses notions de temps,
d'espace,
de vie,
et de mort.












Cher ami,
Cette vieille raconte l'histoire de l'Homme
Que la technologie sort de sa biologie.
Un Homme en perpétuel mutation
Qui doit sans cesse se redéfinir
Car il devient une chose
Qu'il ignore totalement,
Avec des jambes,
Des yeux,
Un cerveau ;
Qui vont plus vite,
Voient plus loin,
Mémorise d'énormes informations.

Quand elle regarde
La télévision,
Écoute la radio
Ou va au cinéma,
Elle voit
D'autres Hommes mourir
Sans pouvoir rien y faire.




















Cher ami,
Ces médiums augmentent son angoisse
Parce que ce qu'elle voit,
C'est sa propre mort
A travers celle des autres.
Les médias angoissent
La vieille de mon village
Parce qu'elle fait partie
De la seule espèce animale sur terre
Qui sait qu'elle va mourir.
Faire quelque chose
C'est son but sur terre.
C'est en cela que le récit de la vieille
Et ses péripéties
Font partie de l'unique projet important
Pour l'humanité ;
L'immortalité.


Quand à Internet,
Elle en a entendu parler pour la première fois
Dans l'émission « bebela ibouk » en langue locale
On parlait d'un homme
Qui avait quitté
Sa femme et ses enfants
Pour une femme qu'il avait rencontré sur Internet.
Ne sachant pas ce qu'était Internet,
Elle a assimilé Internet
à cette méchante femme
Qui arrache les maris des autres.
Il est parti avec la femme Internet.
Même si ce mal entendu peut te faire sourire,
Il n'en demeure pas moins cher ami
Que les choses n'existent
Que dans leurs relations avec nos problèmes d'humains.
La vieille ne sépare pas le contenant du contenu,
The medium is the message.
C'est en cela que la vie
Sur terre
Sur Internet
Au cinéma
A la télévision
Est qu'un roman
Écrit par le comportement des Hommes
Dans un monde fait de choses.
C'est en cela que cher ami,
Le récit de la vieille mon village est ainsi
Une véritable critique des médias
Comme la technologie est elle même
Une critique du fonctionnalisme
Sous tous ses aspects
Anthropologiques
Scientifiques
Politiques
Esthétiques.

















Cher ami,
Le récit de la vieille de mon village
Plaint le sort de l'animal biologique
psyche-soma-germen
Qu'est l'Homme
Fait de trous
Dans sa relation à lui même
Aux autres
Au monde qui l'entoure.
Un animal qui ne saurait plus
Avoir le même comportement
Car doté d'une nouvelle anatomie.
Ses jambes sont des roues,
Voire des réacteurs,
Ses yeux des cameras
Etc...
Ainsi, une simple dispute en privée
Jadis faite de simples coups de poings,
Pourrait maintenant faire l'objet
D'un conflit mondial.

Souviens-toi du voyage de la vieille
Sur mon corps à travers l'accolade
Était une vérification de cette anatomie
En mutation qui fait que
On se demande si on appartient encore à la même espèce.

La vieille essaye de lire
La sémantique du monde
Posée par Dieu
Sur la surface de la terre
Modifiée par la technologie.
Elle cherche à reconnaître les siens.
Elle a surtout peur de les perdre.
Elle ne reconnaît plus l'Homme,
Elle ne reconnaît pas non plus la terre.
On y a rajouté tellement de petits éléments
Qui font que la terre est devenue une autre chose
Qu'elle essaye de définir.


La vieille cherche donc ainsi par sa lecture
Le sens
De la vie
Le meaning
Et la direction






Je suis sûr cher ami que
La vieille de mon village aurait rencontré
Comme Michel Foucault
Dieu.
Un Dieu qui pour exercer notre sagesse
N'a semé la nature
Que de figures à déchiffrer.
Quelle différence
Entre ces marques visibles
Que Dieu a posé sur la surface de la terre,
Et la performance de la vieille ?

Aucune
Car la vielle de mon village
Dans sa représentation
Imite la nature.
Au sens d'Aristote.
Il n'est donc pas étonnant
Qu'une fois parti de mon village,
Je ne supporte plus de regarder la télévision.

La vielle m'a fait faire
Un voyage
Un voyage dans le cosmos
Un cosmos où j'étais
Un acteur important,
En relation avec des personnages du passé.
C'est en cela que la vieille de mon village,
Une artiste de la vie en appelle au cinéma
Grâce à Internet
A devenir ce lieu où se pratique un art nouveau:
L'art de vivre.




Cher ami,
Même si la vieille de mon village partage
L'angoisse de ceux qui voient partout,
Des appareils
De toute sortes
S'apprêter à programmer notre vie
Selon une automaticité obstinée ;
Elle ne saurait trouver d'inconvénient
A l'idée de voir les Hommes se décharger
Du travail sur les automates
Pour que la plus grande partie de la société
S'emploie à jouer .
Car elle même joue
Pour arranger ce monde
D'une façon qui lui plaît.
Elle crée un monde a son idée.
Elle joue sérieusement.
Ce qui s'oppose au jeu ici,
Ce n'est pas le sérieux
Mais la réalité.
La vieille de mon village nous appelle à être
Des enfants qui jouent avec des symboles,
Avec le cinéma
Avec Internet.
A traduire les choses de l'univers
En des symboles sans toutefois que
Nos pensées,
Nos sentiments,
Nos désirs et
Nos actions se robotisent.
Traduire le monde
Comme le fait si bien la vieille de mon village
Pour que
Vivre ne signifie pas seulement
Alimenter des appareils
Et être alimenté par eux.
Définir la vie comme étant
L'ensemble des fonctions qui résistent à la mort.
Garder comme unique projet de vie
L'immortalité.














Cher ami,
Là où je suis entièrement d'accord avec toi
C'est que la vieille de mon village serait complètement perdue, Quand on parle de créer une machine
Plus intelligente que l'homme
Des machines massivement intelligentes
artilects
artificial intellect
Car l'intelligence de l'homme
C'est d'abord une question de subtilité
Et non de mémoire;
Un art.
Quand on estime que
Peut-être qu'un jour ces artilects décideront
Que l'espèce humaine est nuisible
Et qu'il faudra la détruire,
Il est clair que le projet
De construire de telles machines
S'oppose au projet d'immortalité évoqué.
La vieille de mon village n'aurait pas besoin
D'être sorti de MIT pour comprendre
La dynamique inquiétante
Qui pose déjà la question du destin
De l'espèce humaine
Et de l'Univers.
C'est pourquoi il est urgent pour l'Homme
D'avoir un projet pour la machine
Sinon la machine en aura un pour lui.



Cher ami,
La vieille de mon village ne connaît pas Kasparov,
Si tu lui parles du jeu d'échecs,
Elle va l'assimiler au
Songo
Un jeu traditionnel qui consiste a
donner pour gagner.
Une philosophie différente
Comme la rencontre entre Kasparov et Deep Blue
Ne dit-on pas qu'être libre
C'est jouer contre les appareils
Pour mieux les déjouer?
Kasparov a peut-être joué,
Mais il n'a pas déjoué Deep Blue.
La question qui se pose ici est donc de savoir
Quels degrés de liberté
Reste-t-il à l'Homme face à la machine?

A mon avis,
La vieille de mon village aurait eu un atout
Contre Deep Blue.
Elle aurait joué avec tout le cosmos.
















Cher ami,
Sais-tu que
Au delà de la fonctionnalité,
Toutes les machines entourant la vie de l'homme
Seront des ordinateurs connectés au réseau Internet?

Ce ne sera plus le cyberespace.
La première révolution industrielle a apporté les moteurs et l'électricité.
On n'a pas parle alors d'un moteurespace.
On a intégré les moteurs dans notre vie,
On a fabriqué des réfrigérateurs,
des automobiles
et des jouets.
On ne parle plus des moteurs.
Ils sont partout et nulle part,
Dans tous nos objets de la vie quotidienne.

Il va se passer exactement la même chose avec les ordinateurs : dans vingt ans, ils seront eux aussi partout
Et nulle part,
omniprésents et invisibles.
L'argent qui sort du mur
N'émerveillera plus
Même la vieille de mon village.
Ce qui veut dire tous les objets entourant notre vie
Vont être potentiellement des médias,
capables au delà des tâches qu'elles sont sensées servir
de véhiculer des informations
Sous forme d'images,
textes
ou sons.
Une dimension qui ferait d'elles des objets
possédés.
Si vous rajoutez à cela
l'interactivité
et la mémoire,
Que deviendra notre cher four a micro-onde?
Il y a ici un pas que la vieille de mon village n'hésiterait pas à franchir
Car la technologie et surtout l'informatisation est appelée à être invisible.
Blind.
Comme la sorcellerie.
Ce serait de la sorcellerie
Que de mettre son entrecôte dans le micro-onde
Qu'il ressorte avec une tête de veau
Qui dit
Bonjour
Après être passée chez Oprah !
Ce qui serait d'autant plus choquant pour la vieille,
C'est les autres qui ne semblent pas préoccupés
Par le processus technologique
Qui fait qu'on peut faire
Cuire ce morceau de viande aussi rapidement.
Quand bien même elle aurait ce plat devant elle,
Elle aurait beaucoup de mal à trouver de l'appétit
Car son imagination lui jouerait des tours.

Quelle différence cher ami
Entre l'entrecôte de chez Oprah
Et le poulet de Chicken Run
Dans l'assiette de la vieille?
Effectivement,
Dans les deux cas,
La vieille va manger
Des animaux qui parlent comme elle.
Pourtant elle est sans ignorer
Que le cannibalisme métaphorique
Provient d'une tradition plus ancienne
Qui veut que les hommes ont mis en scène
Des animaux dans leurs mythologies.
L'hésitation de la vieille
Devant son assiette prend donc tout son sens
Quand le poulet est à la dioxine
Et la vache devient folle.
Quoi de plus réel que la virtualité d'un rituel,
Celui d'un repas.
Quoi de plus appliquée
Que la fiction de ce que nous mangerons.





















Cher ami,
Avec tous nos appareils connectés à Internet,
Nos appareils deviennent tous des médias.
Avec la publicité envahissant notre consommation,
Notre réalité devient une fiction.
Maintenant reste à savoir
Quelles histoires ils nous racontent
A moins qu'ils ne nous racontent des histoires.
Les mythes doivent donc êtres réécrit
Car la vieille voit très bien la conséquence
Des histoires que les hommes se racontent
Bien au-delà de son assiette.
C'est pour se débarrasser du cannibalisme dans la réalité
Que les hommes en ont fait un simulacre.
Pour masquer derrière un cannibalisme de théâtre,
L'exigence impitoyable de son interdiction.
C'est pour l'avoir oublié,
Pour avoir levé entre les espèces des barrières
Qui n'auraient jamais dû l'être,
Pour avoir laissé le virtuel envahir le réel
Que les hommes rencontrent aujourd'hui des problèmes
Contre lesquels, tous leurs mythes avaient voulu les prémunir.





Cher ami,
Ta crainte de voir l'Homme perdre sa liberté
Face à la machine ne serait fondée
Que si les possibilités ouvertes
Par cette
médiatisation (internatisation)
De tous les appareils n'était pas exploitée par l'Homme
Pour se réécrire une histoire.
Une bonne histoire
Pas une histoire qui inspire
la crainte et la pitié
Si on s'en tient à la définition d'Aristote.
Mais plutôt une bonne histoire
Qui doit être « vraie »
Car elle sera à « inventer. »
Internet serait-il ce lieu
Où l'esthétique rencontre l'éthique ?
Si l'on reconnaît aux histoires
Une fonction sociale,
Quelle sera la part du vrai
La part du beau
Dans les histoires
que nous mangerons,
que nous entendrons,
que nous vivrons,
que nous deviendrons?













Cher ami,
Dans un monde où les histoires se vendront
et s'achèteront de plus en plus,
la question de bâtir une société
d'Hommes libres se posera-t-elle encore?
Il s'agira donc de faire du cinéma dans le réel,
En créant une nouvelle forme d'art.
Lever la frontière entre le réel et l'imaginaire,
Redéfinir les règles d'un nouvel espace
Espace où les médias et la réalité se mêlent.
Un espace où
Les hommes seront capables de vivre
Leur belle histoire inventée.
En pratiquant un nouvel art au quotidien;
L'art pratique par la vieille de mon village ;
L'art de vivre.
Et comme tout grand art,
Il nous commandera lui aussi
De changer de vie.















Cher ami,

Tu as raison de t'interroger.
Que serait cet art de vivre
Dans une société qui aurait réglé
Ses problèmes de survie?
J'espère que,
Libérés de la famine
Et de la pénurie,
Les peuples industrialisés
Retrouveraient
L'angoisse existentielle,
Non pas celle du lendemain,
Mais celle résultant de l'interrogation
Concernant la condition humaine.

L'art de vivre pourrait lui aussi
Se retrouver sans projet,
Et là, le monde deviendra un grand parc d'attraction.
Car après avoir évolué
D'abord d'une économie agraire
A une économie industrielle,
Puis ensuite à une économie de services,
L'humanité entre dans
L'économie de l'expérience
Elle consiste à mettre en scène
Des expériences qui vendent,
comme le font déjà les parcs Disney.


Il est clair cher ami
Que le nouvel art dont il est question ici
Ferait participer chaque individu
A l'évolution générale du monde
de son histoire,
de son film
de sa vie.
On aurait espéré
Que le temps libre,
Autorisé par l'automation,
Au lieu d'être utilisé
A faire un peu plus de marchandises,
Ce qui n'aboutit qu'à mieux
Cristalliser les dominances,
Serait abandonné à l'individu
Pour s'évader de sa spécialisation
Technique et professionnelle.
Mais que lui promet-on?
Une civilisation de loisirs
Qui l'empêche de s'intéresser
A l'établissement de structures sociales ;
Des masses media lui faisant croire
Qu'on s'occupe de lui,
Qu'il n'a pas à s'inquiéter,
Que ceux qui savent veillent.
Or ceux qui savent,
Savent beaucoup de choses
Dans un domaine particulier
Et rien dans les autres.

En résumé cher ami,
Le rôle de l'Homme sur la planète
Est uniquement politique.
Son rôle est de chercher
A établir des structures sociales,
Des rapports interindividuels
Et entre les groupes,
Qui permettront la survie de l'espèce
Sur son vaisseau cosmique.
L'immortalité.








Cher ami,
La vieille de mon village
N'a jamais entendu parler de Socrates
Mais par contre elle connaît Jésus Christ.
Elle le connaît même très bien.
Elle a pu vivre et revivre sa passion
Et sa mort.
Elle sait que la mort de Jésus
Pose une question fondamentale à son existence.
Mais une mort résolue.
Il est ressuscité.
Ce qu'elle ne sait pas par contre
C'est que la mort de Socrates
Pose aussi une question
Fondamentale aux humains
Mais Socrates ne ressuscite pas.

Voilà deux morts cher ami,
qui posent la question de la mission
politique de l'Homme.
De son expérience sur terre,
de son art de vivre.
Deux morts violentes
qui continuent
De caractériser l'histoire
morale et intellectuelle
De cette culture.
C'est la violence faite
A Socrate en 399 avant JC
Et la violence infligée
A Jésus en l'an 33 de notre ère
Qui créent un malaise
Durable dans notre culture.
Contraint par sa conscience
Divinement inspirée,
Socrates met en doute
La validité du droit séculier
et de l'intérêt public.
Dépêché par Dieu le père,
Le rabbi de Nazareth défie
L'ordre de l'immanence dans le monde.
Entre les deux provocations, existe un lien crucial.
Elles exposent notre humanité commune
Au chantage de la perfection.
Elles nous assènent
Les impératifs de l'idéal
Que nous reconnaissons clairement comme tels,
Sans pouvoir y satisfaire.
Socrates nous voudrait vertueux,
Véridiques,
L'esprit posé,
Tranquille devant l'infirmité
Et la mort.
Les commandements de Jésus
Sont ceux de l'altruisme total,
De l'amour
Et de la compassion universels,
De l'ouverture
Et de la transcendance.
Une médiocrité humaine,
Trop humaine
S'est acharnée sur Socrate
Et Jésus
Jusqu'à leur mort.
Posant aux contenants
Que sont les technologies des médias,
La question du contenu
Que sont les histoires
Qui vont nous rendre immortels.









Cher ami,
Et si la tradition africaine n'avait pas existé?
J'aime ta question.
Elle ressemble au doute sceptique.
Je doute, donc je suis.
En réfléchissant à cette question,
Je me dis que effectivement,
il n'y a pas toujours de code clair et précis
mémorisé entièrement transmissible
qui ne soit humain pour nous confirmer
l'existence de toutes ces traditions africaines.
Il se trouve toujours un apprenti-sorcier
pour nous parler de la tradition africaine.
Toute spéculation est ainsi ouverte
et je comprends que vous vous posiez la question.
Et si la tradition africaine n'avait jamais existé?
Imagine maintenant cher ami
que l'oralité fût un choix délibéré.
Que tous les peuples africains
ont le verbe écrire dans leur langues
mais n'écrivent pas.
Imagine que le savoir soit d'abord initiatique.
Qu'on ne donne le savoir
qu'à celui qui est en mesure
de se servir de son savoir à bon escient.
En attendant, c'est le vide.
Un vide qui rend tout encore possible.
Même la question de savoir si ce vide a existé.
Pas facile quand le vide doit combler le vide.
Une immatérialité qui se remplit d'elle-même,
faisant de la tradition africaine un mythe.
La culture de l'oralité est ainsi
une culture de la spéculation.
La question que vous vous posez cher ami
Et si la culture Africaine n'avait pas existé?
est ce qui fait de vous un africain.
Car vous vous saisissez du pouvoir spéculatif du vide
qui vous a été laissé
pour que le jour où vous n'avez plus besoin de ce poids
qu'est la culture africaine,
vous vous en débarrassiez sans laisser de traces.
Oui, la culture africaine a existé,
c'est pourquoi on est pas sûr qu'elle aie existé.




















LE PASSE ET LE FUTUR

Cher ami,
Le passé et le future sont au même endroit
C'est à dire pas là où nous sommes.
Mais tu me comprends mal.
Ce n'est pas parce que
l'Africain est un homme du passé
qu'il est un homme du futur.
Il est un homme du futur parce qu'il spécule.
La science-fiction n'est-elle pas
une littérature de la spéculation.
Et si on était au mois d'Avril de l'an 6325 après JC?
Et si d'autres êtres avaient créée
une civilisation plus moderne que la nôtre?
L'Africain superpose donc sans cesse à sa réalité quotidienne
une dimension fictive
n'ayant de limites que son imaginaire
où tout est encore possible.
Il a donc cette capacité
de vivre sa fiction
et ainsi de transcender la science.
Le combat qu'il livre tous les jours
est un combat contre la réalité
avec pour seule arme son imaginaire.
Aujourd'hui, je trouve même cher ami
qu'il opère une espèce de suicide dans sa réalité
afin de permettre à la fiction de prendre le dessus.
Pour qu'un jour enfin,
il soit l'être-fiction qu'il a toujours voulu être.
Un être libre de sa biologie,
l'être que nous aimerons tous devenir un jour:
immatériel, immortel.



















Cher ami,
Là où l'Afrique permet de rejoindre
le passé et le futur,
c'est quand l'oralité permet de se réinventer un avenir.
L'Afrique n'a pas besoin de nourriture,
mais plutôt d'une belle histoire.
Une fois projeté dans l'histoire,
tout devient possible.
Et c'est cette aptitude qui lui a permis
non seulement de survivre à l'esclavage
mais de se réinventer de belles histoires.
Imaginez ces esclaves traités comme des animaux
il n'y a pas si longtemps encore,
cueillant du coton avec un fouet
qui murmurent leur peines
dans une langue
qui leur est étrangère, pour tenir.
Toute une histoire qui se cristallise
dans une attitude face au drame auquel
ils opposent une autre histoire,
celle de la survie,
celle de la foi,
celle de l'amour.
Ainsi naît le blues.
Une musique pour tous les hommes,
blancs et noirs.

Imaginez maintenant ces esclaves
affranchis,
travaillant dur
toute la journée
qui se retrouvent le soir
pour causer,
causer avec des instruments de musique,
ils ne savent pas de quoi ils vont parler,
mais ils savent qu'ils auront une bonne conversation.
Ainsi naît le Jazz.
Une musique pour tous les hommes,
blancs et noirs.

Imaginez maintenant
ce jeune homme
vivant dans un HLM de New-York
qui va s'acheter une platine tourne disque
avec ses petites économies,
ignorant le mode d'emploi
il pose ses doigts sur la platine
au risque d'abîmer son appareil et son disque
et qui se met à faire des mouvements d'aller et retour,
créant ainsi un son nouveau.
Ainsi naît le Hip Hop.
Une musique pour tous les hommes,
blancs et noirs.
















Cher ami,
L'avenir, n'est pas que dans les machines,
l'avenir commence dans l'homme
et cet avenir est d'abord une histoire
dans laquelle on se projette
pour sortir d'une réalité oppressante.
L'avenir ça connaît l'Africain.

Les histoires ont façonné le monde dans lequel nous vivons.
Les histoires vont encore plus façonner le monde à venir.
Pourquoi les Africain auront-ils un rôle important à y jouer?
D'abord parce que tant qu'ils seront visibles,
leur couleur fera qu'ils vivront toujours une autre histoire
dont ils essaieront de s'affranchir.
Ils seront toujours les premiers à se projeter
par désir de changer la réalité.
Ils seront des artistes du réels,
les artistes de la vie.
Ils poursuivent l'œuvre de la création de Dieu
sur leur corps en réinventant
leur manière de s'habiller,
de parler,
de bouger,
d'être tout simplement.
A ton avis cher ami,
qu'est-ce qui fait qu'un black
a envie de mettre sa casquette à l'envers?
Est-ce que tu peux vraiment le dire?
Moi, je pense que c'est l'histoire
qu'il porte en lui
qui lui donne une telle inspiration.
Parce qu'il est lui même oeuvre d'art,
l'expression devient une question d'attitude.
Attitude face à tout ce qui n'est pas lui.
Tout peut être réinventé.
Il exerce cette liberté créatrice
non pas dans un cadre confiné
dans tout ce qu'il est amené à faire.












Cher ami,
La danse est dans le sang du noir.
Je ne t'apprends rien en disant cela
mais ce qui fait danser, c'est la musique.
Et musique est une histoire
et ses notes sont l'alphabet qui sert à faire des phrases;
les histoires que l'on nous raconte
peuvent donner l'impression,
comme la musique en les écoutant
qu'elles sonnent juste ou faux,
autrement dit, si elles sont un fragment de l'Histoire.
Lorsqu'elles sonnent juste,
elles répondent à un motif présent en nous;
une histoire invisible
et nous galvanise,
lorsqu'elles sonnent faux,
elles nous amènent à être critique
par les actes comme par l'expression.
C'est pourquoi le noir retourne la casquette
que le blanc a conçu pour être portée avec la visière à avant,
s'appropriant par ce simple geste l'invention du blanc
qui ne voyait lui-même pas le potentiel de ce qu'il crée.
Le noir a une attitude.
Il a des choses à redire,
des choses à rectifier,
des choses à révéler.
Voilà où
ce que j'appelle l'Esthétique Black
retrouve les histoires
et l'Histoire.
Elle est comportementale
et humaniste;
c'est donc un art de vivre
capable de s'attaquer
aussi bien à l'athlétisme
qu'à la musique
en passant par la mode etc.
C'est aussi une esthétiques du futur
permettant à tous
de sortir de leur condition actuelle.










Cher ami,
Toute ma réflexion est partie
du fait que je me posait cette question.
Qu'est-ce qui a fait que ces noirs que je décris
ont fait ce qu'ils ont fait?
Un rapport à la vie,
un comportement - behavior - critique
vis à vis de son environnement.
Un pouvoir
de transformer,
de créer.
Un refus de la fatalité.
Une foi en Dieu qui passe par l'homme.
Je vais sûrement t'énerver
en parlant du sport,
mais ce n'est pas grave.
Qu'est-ce qui fait que
les noirs gagneront toujours en sport?
L'histoire.
Tu peux courir autant que veux
mais si tu ne portes pas
cette histoire qui fait que
les tiens ont du gagner chaque jour
et que toi tu portes leur couleur,
tu as beau courir autant que tu veux,
tu ne courras pas les dix secondes de moins
qui feront que tu sois vivant le lendemain.
Surtout quand tu cours,
tu cours pour tous ceux
qui n'ont pas pu toujours courir,
ceux qui ont couru
et ne sont pas arrivés.



Cher ami,
La musique, le sport, pourquoi pas l'informatique?
Me demandes-tu
imagine juste un instant
qu'on mette sur un même pied d'égalité
toutes les formes d'expressions:
la danse,
la littérature,
la musique,
expression orale,
la peinture
etc…
D'apres-toi,
où est ce qu'on trouvera le plus personnes brillantes ?
Du côté des noirs ou du cote des blancs ?
Tu m'accusera peut-être de penser comme les blancs
en citant Senghor
"l'émotion est nègre et la raison hellène".
Que ce soit en athlétisme
où on a comparé le mécanisme biologique
de la jambe du noir aux animaux coureurs
ou en musique où on a sans cesse emprisonné le noir
dans un genre musical ethnique
donc naturel,
l'intention a toujours été
de remettre à la nature
le mérite d'avoir crée le noir.
Tu ne m'en voudras pas si j'aime tant revenir à la danse,
excuse-moi mais j'adore la danse.
Pourquoi les blancs ne savent pas danser?
Parce que les africains ne sont jamais à l'heure.
Pourquoi?
Lis ce passage
« il soupçonne Dieu
de se transformer en musique
et de faire un come-back.
Il doit aimer la musique
car Dieu comme la musique
ont le même compagnon:
le temps.
En plus ils se baladent dans l'invisibilité.
C'est parce que la musique
ramène en nous
ce désir de retrouver Dieu
qu'il voulait être sûr qu'elle n'échappait pas a son film.
Son corps se met à bouger et il danse.
Non, en fait, il fait l'amour avec Dieu.
Il veut fixer le temps,
l'orgasme éternel. »
Cher ami,
Si je te disais que le cinéma fut invente en Afrique.
Que dis-tu?
Qu'est-ce que le cinéma
si ce n'est une attitude ?
Cette attitude est a mon avis
l'essence d'un cinema
qui se dira africain
car le cinéma est comportemental. - Behavior -
Le cinema est à la base ethnographique.
Ne vois-tu pas
qu'il montre toujours une tribu
de gens habilles d'une certaine facon
et se comportant de maniere bizarre.
Le cinéma
comme ce fût le cas du Blues,
du Jazz
et du Hip Hop
n'apportera vraiment sa véritable richesse à l'humanité
que le jour où
il permettra de se projeter
dans notre réalité;
bref le jour où il sera africain.
Le jour où il va décider
d'assouvir sa quête d'un médium
pour metaphoriser émotionnellement
à sa façon
son dialogue avec ses frères,
son dialogue avec ses ancêtres.


Cher ami,
As-tu déjà eu a faire a ce genre de personne
qui vient te raconter une histoire
pour te tirer de l'argent ou autre chose ?
J'etais au pays
et il y a avait un gars qui passait tous les midis
au moment ou on est a table.
Il me fit la proposition
de me faire rencontrer son ami le ministre
afin de monter une operation interessante.
Pendant qu'il me racontait cette histoire,
je l'ai invite a s'asseoir avec moi a table
et on a termine le repas ensembles.
Je lui ai demande plus de details.
Il revint le lendemain
toujours a midi
et se remit a me raconter sa visite chez le ministre
ainsi que la procedure a suivre.
Il fallait qu'il revienne le lendemain
a midi pour me rendre compte.
Le scenario dura quelques semaines
jusqu'au jour où
j'avais accumule assez d'incoherences
dans son discours pour lui faire comprendre
que son offre ne m'interessait pas.
Ce qui m'a le plus surpris,
il n'a aucunement ete choque,
il a continue a mange et s'est mis a parle d'autre chose.
Le lendemain
alors qu'on avait plus rien a se dire,
il debarqua de nouveau a midi
et là je compris
a quel point j'avais ete stupide.
Grace a son histoire,
ce dernier avait eu droit a un repas gratuit tous
les midis
pendant des semaines.

Les gars sont forts au pays cher ami !
C'est dans la même logique
qu'opere le clochard qui t'aborde dans la rue
qui sait que ses chances d'obtenir une pièce
dépendent de la qualité de l'histoire qu'il te raconte.
Il cherche la faille d'humanité en toi.






Cher ami,
il n'y pas d'armes pour se protéger
contre une belle histoire
si ce n'est l'inhumanité.
La peur d'être touchée,
la peur d'être sensible,
la peur d'être un homme.
Je me suis toujours demande
pourquoi sommes-nous si faible
face aux histoires?
Le noir l'a compris.
Cher ami,
je sais que tu as lu
« La Reine des Pommes » de Chester Himes.
Te souviens-tu du personnage
qui pretend multiplier les billets de banque ?
Une histoire de noir peut-etre
mais une histoire qui marche a tous les coups.
C'est pourquoi les blancs pensent
que les noirs sont des menteurs.
Les noirs savent non seulement raconter des histoires
mais surtout les toucher avec des histoires?
Hein, cher ami.
Un noir n'a pas besoin d'effets spéciaux
pour raconter une grande histoire.
Même le simple récit d'un voyage quotidien en bus
peut prendre des dimensions épiques
digne d'un très grand roman dans la bouche d'un noir.
Le plus étonnant dans l'histoire,
c'est que même quand on connaît la fin de l'histoire,
les personnages et la situation,
on reste séduit par le recit.
Notre besoin de fiction est insatiable
et devant un récit bien ficelé,
nous restons sans défense.
C'est pourquoi la fiction est une arme redoutable
dont on peut renverser le tranchant,
si on sait bien l'utiliser dans notre quotidien.












Je comprends cher ami
que tu perçoives l'economie
comme la chasse gardee du blanc
mais detrompes-toi.
L'économie est le secteur le plus touché par la fiction.
Les histoires y sont très précieuses.
Au début, on disait aux hommes d'aller travailler
pour s'occuper de leur femme et de leurs enfants,
puis le salaire de l'homme n'a plus suffit
et on a envoyé la femme travailler
prétextant que c'était pour son indépendance
vis-à-vis de son homme
qui est devenu de plus en plus un ennemi
comme par hasard.
Enfin on a demandé aussi à l'enfant de travailler
parceque c'était une école de la vie.
Aujourd'hui, la famille est déchirée
mais l'économie se porte de mieux en mieux.
La qualité de la vie a baissé
mais on est content d'avoir des gadgets
qui sont des accessoires de cette fiction appliquée.
Dans cette supercherie,
le noir qui a tout le temps travaillé pour rien dans l'histoire
a été taxé de paresseux.
Le noir qui a vu sa famille se déchirer
depuis l'Afrique,
jusqu'en Amérique
ne cesse d'entendre le blanc
lui dire ce qu'il doit faire
pour se sortir du pétrin
dans lequel le blanc n'arrive même pas à le maintenir.
Quand l'homme noir s'est révolté
et a été assassiné,
la femme noire
pour la survie de ses enfants
s'est pliée aux lois de l'économie.
La femme noire s'est vue accordée une trêve,
elle a cru en l'économie
et a commencé aussi à voir en son homme un paresseux.
Une histoire qui devient vraie,
une belle histoire car elle a été inventée.
Et tu n'as pas fini cher ami,
d'entendre toutes ces histoires
qui lui colle à la peau du noir.
Pourtant, il connaît l'histoire
et c'est cette histoire qu'il raconte
de manière abstraite
dans la danse, la musique, le sport.
Une histoire qu'il oblige tout le monde à entendre.
Une Histoire qui n'a pas dit ses derniers « maux ».
La bourse est aujourd'hui le lieu par excellence
de la surenchère de la fiction cher ami.
Actions s'achètent et se revendent
selon la valeur que l'on accorde à l'histoire racontée
sur l'entreprise côtée et les hommes qui la font.
Et comme la fiction nourrit la fiction,
on a vu les entreprises
les plus "virtuelles" très prisées,
celles qui ont fait d'Internet leur fond de commerce.
Sinon, les promesses de meilleure santé
d'une entreprise traditionnelle,
suite à une fusion ou une compression,
sont autant d'histoires pour appâter d'éventuels actionnaires.
Croyant se ranger à une certaine rationalité économique,
ils ne font que se soumettre au principe de "réflexivité":
l'achat en bourse d'un titre fait autant monter son cours,
que l'espérance de hausse d'un cours fait l'acheter.
Ces histoires dictent le comportement
des uns et des autres au quotidien.
On s'intéressera à une chose et pas à une autre.
Combien de fois as-tu déjà entendu cher ami
que personne ne s'intéresse au noir,
à sa vie,
à sa terre,
à ce qu'il fait,
à ce qu'il vit,
à ce qu'il sait
et même à son argent ?
Combien de fois il as-tu cru à ces histoires?
C'est parce que tu y as cru
que ces histoires sont effectivement devenues réalité cher ami.






Cher ami,
Cet exemple peut être étendu
à l'ensemble de nos interventions cher ami.
Les individus agissent selon l'histoire
qu'ils entendent mais en même temps,
leur comportement a un impact
sur l'histoire qui devient réalité.
Au départ, l'histoire n'est ni vraie ni fausse,
c'est une histoire.
Nous sommes des êtres
dont le besoin de fiction modèle le monde que nous vivons.
Plus nous « fictionalisons » nos actions,
plus nous influençons la vie de nos contemporains,
plus nous multiplions nos chances de réussite.
Et c'est en cela que l'attitude est importante
et le noir l'a compris.
Car la vraie histoire se révèle de temps en temps
comme pour renforcer la conviction
devant les histoires illusoires
qui ne sont que le scénario qui ne deviendra vrai qu'une fois joué.
Jouer ou ne pas jouer n'est plus la question,
réécrire est sa mission.









Cher ami,
tu ne seras sûrement pas de mon avis,
mais je pense que nous vivons une epoque formidale
en terme de potentiel.
On a jamais eu autant d'outils pour realiser ses reves.
Mais ce qui est surprenant,
on a de moins en moins de reves.
Ou du moins on nous dicte nos reves.
Des idees les plus folles.
J'ai l'impression qu'on est betement sage,
on copie les autres par securite,
on a peur de se tromper
et finalement, on oublie de vivre sa vie.
Aujourd'hui la valeur de l'information augmente
quand ses coûts de transmission déclinent,
de la même façon que la valeur d'un bien augmente
lorsque les prix de transport baissent.
L'ère des technologies de l'information sera l'ère du contenu.
Ce qu'on met dedans.
Un contenu fait d'histoires,
ou plutôt la "pré-histoire",
autrement dit, l'histoire pas nécessairement racontée
qui se trouve en amont de l'histoire racontée.
Prenons un exemple avec l'incantation "Dieu est Grand",
pré-histoire de toutes les vocations islamiques.
Que de puissance fictive tient en cette seule phrase !...
Combien de tragédies,
de drames,
de récits héroïques,
de comédies sont nées de ce seul message!...
"Dieu est Grand!"
C'est peut-etre ce que certains appellent la motivation
ou plus precisement, un leitmotiv.
Cette chose qui saisis notre esprit
et nous pousse a l'action
faisant de nous un personnage qui ecrit sa vie.










Cher ami,
il est assez urgent que tu te lances dans l'action
car chaque jour que tu passes a reflechir,
tu es sculpte par d'autres.
Je ne suis aucunement entrain de te pousser a agir sans reflechir
mais sois conscient que le temps te sculpte.
Si quelqu'un a passe cinq ans sans rien faire,
il sera tres difficile de le recuperer meme si ce n'est pas impossible.
L'esprit a horreur du vide cher ami.
C'est en cela que la lecture est une bonne chose,
mais encore faudrait-il bien choisir ce qu'on lit.
Qu'ils s'appellent Moïse
ou la vieille de mon village,
il s'agit d'occuper un espace;
le psyché ou l'espace d'incertitude humaine.
Le premier qui arrive se retrouve souvent en bonne place.
Certains parviennent à chasser scrupules et réticences,
grâce à leur bonne histoire.
Mais il faut que l'histoire soit vraiment bonne,
au sens où Aristote l'entendait,
autrement dit qu'elle offre
à celui qui la consomme une chance de catharsis.
Ceux-là, promoteurs de bonnes histoires,
savent bien que nous, êtres humains,
sommes avant tout des "êtres -fiction".
Et ça, le noir l'a compris.
Fais tres attention cher ami
parce que aujourd'hui,
la fiction, qui nourrit le psyché du noir,
lui vient autant de la littérature et du cinéma
que de la télévision, la publicité et d'internet.
Mais dans ces deux domaines,
pour ne citer qu'eux, on retrouve
le projet des immortels
qui ont troqué les vertus artistiques de la fiction
pour celle du commerce,
l'ambition d'immortalité pour celle de mort.
N'as-tu pas remarque cher ami
que malgré le fait que la majorité des noirs
ne sont maîtres ni de leur espace,
ni de leur temps,
le noir oeuvre sans cesse
pour se créer un temps parallèle
et un espace parallèle.
Et au lieu d'attendre la fin de sa vie
pour disposer de son espace (une maison payée)
et de son temps (la retraite),
le noir vit sa liberté dans un espace et un temps parallèle,
une deuxième dimension qui fait du noir un extra-terrestre.
Comment peut-il s'entendre avec l'assureur ou le banquier
qui lui présente un de ces beaux scénarios
affirmant que son bonheur,
c'est d'être propriétaire dans trente ans
et sa liberté totale, il l'acquerra avec sa retraite?
A mon avis le tout est une question d'esthétique,
leurs histoires ne sont pas suffisamment belles.




















Cher ami,
je regardais la television un soir
et on interrogeait des jeunes noirs sur ce qu'ils aimeraient etre.
Presque tous voulaient etre comme Michael Jordan.
Quelqu'un leur a demande,
est-ce que vous ne voulez pas etre
celui qui paie Michael Jordan ?
L'expérience du noir fait qu'aujourd'hui
on peut diviser toutes les sociétés en quatre catégories :
il y a ceux qui écrivent ce que vivent leurs contemporains,
ceux qui jouent le scénario écrit,
les spectateurs de ceux qui jouent
et ceux qui ne savent pas ce qui se passe.
Je peux affirmer sans crainte de me tromper cher ami
que toute personne d'une catégorie inférieure
aspire à accéder à la suivante.
Autrement dit,
l'ignorant souhaite devenir spectateur,
qui lui rêve de passer acteur,
qui lui-même se voit bien en scénariste.
Cette division de la société rejoint l'idée que
désormais notre monde fonctionne selon des scenarii
écrits, joués et regardés par les hommes.
A la marge,
végètent ceux qui ne savent pas ce qui se passe.
Tu vois la place qu'occupent tes freres noirs
d'Amerique et d'Afrique.
La question que je te pose a toi c'est
a quelle categorie veux-tu appartenir ?
Puisque tu sais désormais
que nombre de ces scénaristes de l'invisible
n'œuvrent pas pour le bien de l'humanité.
Il te faut donc considerer une cinquième catégorie.
Elle serait composée de spectateurs
n'aspirant pas à devenir acteurs
mais plutôt des lecteurs critiques des scenarii existants.
On pourrait les appeler des "lectateurs".
Partant du fait que nulle forme d'art ou de musique
n'est durable dès lors qu'elle est mensonge.
L'esthétique est intelligente au plus haut degré.
Comment cette intelligence pourrait-elle
ne pas être critique à l'égard de ses propres productions
et celles de ses prédécesseurs?
Les lectures, les interprétations
et les jugements critiques sur l'art et la musique
qui proviennent de l'intérieur
ont une autorité autrement plus forte
que tout ce qui émane du blanc créateur.
Diviser ainsi le monde en quatre catégories
revient à dire que le noir peut l'appréhender de quatre manières :
par l'écriture, le jeu, le regard et puis, il y a la part d'ignorance.
C'est cela qui définit toute l'activité de l'Homme sur terre.
Un Homme fait de trous
et ayant besoin d'extensions de son corps
sans cesse sollicités par les produits
des entreprises à but lucratif,
d'abord un équilibre financier à trouver par l'individu
entre cette consommation et ses revenus,
puis un sens à trouver dans le déroulement quotidien de sa vie;
relevées de son activité
par les différents compteurs que sont les factures.
Et ce n'est qu'à partir de là que tu peux envisager
un véritable scénario pour mieux écrire ta propre vie
ou du moins développer une action
comme un personnage dans une fiction.



















Cher ami,
regarde bien ta position de noir dans ce monde.
La connaissance que tu as du monde
se fait désormais essentiellement par le biais des médias.
Ceux-ci sont devenus un prolongement naturel
de ton environnement quotidien.
Dans le jeu des acteurs que sont les blancs
vers les spectateurs que sont les noirs,
les journalistes sont les intermédiaires.
N'ayant ni le temps,
ni les moyens de creuser en profondeur
les informations disponibles,
tu te contentes de leurs rapports.
Par exemple, tu n'iras pas voir certains films annoncés,
tu en liras les critiques dans les journaux
et le plus souvent, ce sera par ce seul biais
qu'ils existeront dans ton esprit.
Autrement dit, le film - fiction en soi -
devient une autre fiction
par le biais du journaliste qui l'inscrit en lui.
Le génie du blanc est le journalisme.
Le noir est submergé par le commentaire.
Chaque jour, les noirs cultivées se voient sollicitées
par des millions de mots imprimés, radio ou télé-diffusés,
qui traitent de livres qu'elles n'ouvriront jamais,
d'œuvres musicales qu'elles n'entendront jamais,
et de créations plastiques qu'elles n'auront jamais devant leurs yeux.
La vision journalistique "aiguise" chaque évènement,
pour lui conférer une puissance de pénétration maximale,
mais l'aiguisage est uniforme et blanc.
La beauté et la terreur extrêmes
ne sont plus que des lambeaux à la fin de la journée
et nous nous retrouvons intacts dans l'attente de l'édition du lendemain.
Tout n'ayant été que quotidien.

Meme les produits de consommation
portent une histoire cher ami.
Quand tu l'achètes c'est non seulement
pour faire tienne l'histoire du produit
mais aussi la poursuivre dans ton propre environnement.
La relation que tu acceptes de vivre avec le produit
dépend de la fiction qui t'a fait l'acheter.
Maintenant, est-ce que tu la vivras réellement
une fois le produit acquis ?
C'est une autre histoire.
Une histoire de science-fiction
si on définit celle-ci comme une littérature du "What if?",
une littérature - invisible - de la spéculation.




Cher ami,
je pars pour un long voyage
pendant lequel je ne peux me permettre de poursuivre ces discussions.
J'espere qu'elles auraient ete d'une quelconque utilite
et surtout qu'a mon retour
je te trouverai en pleine action positive.
Je t'avoue que tu vas beaucoup me manquer
car ces reflexions m'ont permis de me rendre compte
que toutes ces idees sur les blancs et les noirs
n'ont pas vraiment de sens.
Par contre si tout ce regard sur le monde
peux te permettre de t'exprimer dans un art quelconque
en vivant en paix avec tous blancs noirs sans distinction aucune,
je pense que tu seras dans une voie qui mene quelque part.
Considere donc nos discussions
comme un point de depart
pour toute œuvre que tu vas créer.
C'est sur ces bases que doit reposer
l'esthétique de toute oeuvre noire digne de ce nom.
Et tout blanc qui veux soutenir,
promouvoir
ou produire une oeuvre « noire »
doit se référer à ces éléments.
La Black esthétique est une histoire
que le noir vit encore au quotidien
jusqu'au jour où sa visibilité ne sera plus vue.
Ce jour, le noir aura eu le dessus non sur l'art,
mais sur la vie elle-même.
Et l'Homme pourra enfin recommencer à rêver d'immortalité.
Ce jour, tous devraient prier qu'il arrive rapidement
car ce sera un jour de libération pour blancs et noirs
comme ce fut le cas le jour de la libération de Nelson Mandela.
L'Esthétique Black sauvera l'humanité
car elle est d'abord un art de vivre.

3 Comments:

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2:44 PM  
Blogger Karine said...

This comment has been removed by a blog administrator.

2:01 AM  
Blogger Karine said...

Chaque jour je prends le temps de lire chacun de tes textes, ta reflexion sur ton art et sur l'Afrique. Merci pour cette riche contribution a rappeler au monde notre humanite et ta capacite a creer ce nouveau dialogue qui permets tous les possibles. Merci!!!

1:06 PM  

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